Ueli Steck est-il un imposteur à 8000m ?

20 Apr 2017

 

Une récente enquête journalistique réalisée par Rodolphe Popier vient d’être mis en ligne, mettant en cause les ascensions de Ueli Steck au Shishapangma en 2011 et à l’Annapurna en 2013, et qui me donne envie de réagir.
Voilà un point de vue qui n’engage que moi, qui ne suis rien comparé à cet athlète, mais qui sais un petit peu ce qu’implique de gravir un 8000, alors je le partage volontiers avec vous comme un billet d’humeur, et je serais ravi de connaître votre avis.

 

Tiens, une parution dans le dauphiné éveille ma curiosité… A titre personnel, pour être fasciné par cette face Sud-Ouest du Shishapangma depuis de nombreuses années (avec l’envie et le rêve d’y aller un jour, quand ma technique mais surtout mon courage seront au-delà de ce qu’ils sont actuellement), je m’étais bien entendu intéressé à l’ascension de Ueli Steck en solo en 2011. Il avait réussi. Respect. Et même si j’étais frustré de ne pas avoir d’images de cela, je ne remettais pas en cause son ascension.

Il en était autrement de l’ascension de la face Sud de l’Annapurna. Dès le début je n’arrivais pas à y croire. Cet homme était décidemment hors norme : il y avait lui et les autres. Mais un écart tel à ce niveau est toutefois incroyable. Le niveau a pourtant monté voire explosé en alpinisme ces dernières années chez un certain nombre de grimpeurs internationaux.

 

Aucune photo au Shishapangma, aucune à l’Annapurna, là ça commençait à faire… surtout quand le prétexte évoqué est la perte de l’appareil dans une coulée, emporté avec une moufle. J’ai failli perdre une moufle à 7300m il y a 7 ans : je l’ai vu glisser avec effroi sur une pente heureusement faible, et je l’ai récupéré quelques instants plus tard. Avec effroi car perdre une moufle à cette altitude c’est la certitude d’avoir la main gelée, voire de ne plus pouvoir redescendre. Or on peut avoir des qualités physiques hors normes, être un « mutant » au sens figuré, perdre une moufle sur 8000, n’en faire qu’un détail de son ascension et n’avoir aucune séquelle, c’est être un vrai mutant au sens propre du terme. Ca interpelle !

Tout comme le fait d’avoir les moyens qu’il a, des compagnons ou partenaires présents au camp de base, et ne pas prendre de photo, ne pas suivre toute la nuit l’ascension du prodige ? Juste inimaginable !

Quand on est le meilleur alpiniste du monde, que l’on est (et de loin) le mieux payé et le plus connu, le plus professionnel dans son approche de la montagne, ne doit-on pas l’être un minimum dans le fait de ramener des preuves mais surtout des images de ses exploits ? Et même juste pour soi, comme souvenir !

 

Là encore les similitudes avec Cesen sont frappantes. Plus l’exploit est grand, plus le récit est court, plus les preuves sont minces ou inexistantes ! Un beau bras d’honneur à toute la profession, au grand public, et même aux sponsors. Comment peut-on avoir un GPS et un téléphone satellite et ne pas s’en servir ? A 8000, on n’emmène que le strict nécessaire, donc j’aurais pu comprendre qu’il ne les prenne pas, mais pas qu’il ne s’en serve pas ! Lors de mon 1er 8000, on avait monté un téléphone satellite au sommet, et on a mis un point d’honneur à s’en servir au sommet, car on l’avait monté déjà, mais aussi pour l’immense plaisir de donner des nouvelles et annoncer que l’on avait réussi, et accessoirement donner une belle opportunité à notre webmaster d’avoir un contenu spectaculaire ! et nous n’étions que des amateurs…

En assistant à une conférence donné par Yannick Grazziani suite à son ascension à deux de cette même face Sud quelques jours plus tard, mes doutes s’étaient renforcés, suite à d’énigmatiques propos dont il fallait savoir lire entre les lignes, à savoir qu’ils avaient vu les traces d’Ueli jusqu’à 7300m (sous-entendu pas au-dessus, alors que la configuration des lieux permet justement de laisser plus de traces au-dessus dans la neige qu’en dessous), et que ce n’étais à lui de parler de l’ascension de Steck, que lui savait ce qu’ils avaient fait, pas ce que lui avait fait.

 

Alors qu’en est-il  des faits qui prouveraient qu’il n’a pas fait les deux 8000 évoqués ?

Et bien justement, il y a des faits plus que troublants, et surtout sur le Shishapangma d’ailleurs, le 1er des deux.

 

Le rythme de l’ascension tout d’abord, en fonction de l’heure prise de la seule photo depuis le camp de base et des informations données par le Suisse : il a plus que doublé dans la partie supérieure, atteignant des vitesses rarement atteintes à cette altitude, sachant que cette partie était la plus technique et qu’il s’en suivait une longue arête peu inclinée pour aller au sommet. Or en altitude, la distance compte encore plus qu’en plaine : sa vitesse ascensionnelle aurait du exploser au contraire. Et dans son récit il aurait du spécifier qu’il passait d’un mode « marche » à un mode « course », cela ne peut pas s’oublier : il n’en fait nullement état. Ne s’étend pas non plus sur la configuration des lieux, les difficultés rencontrées, rien, dit qu’il ne souvient plus. Oui, on peut oublier des choses sous l’effet de l’hypoxie, je confirme, mais pas tout. Pire il se contredit sur les conditions rencontrées en 2011 sur l’arête. Tout cela ne se tient pas.

Mais ce qui est pour moi le plus surprenant, le détail qui enfonce le clou, est que lors de son ascension de 2016, il pense être juste devant le sommet lors de son abandon avec son compagnon, ce qu’il confirme sur une photo prise ensemble, or ce n’est pas le sommet, mais une pointe bien en amont. Comment a-t-il pu se tromper à ce point alors qu’il avait soi-disant déjà effectué le parcours 5 ans auparavant ?

 

Une explication plausible et naturelle est d’avoir mis le clignotant à droite une fois arrivé en haut du couloir Girona au Shishapangma pour rejoindre la voie de descente, et d’avoir fait demi-tour une fois passées les (grandes) difficultés à l’Annapurna, 700m sous le sommet. Là les temps se tiennent plus.
D’avoir fait cela n’aurait rien enlevé à la très haute performance de son ascension d’un point de vue technique, seulement voilà il n’y aurait pas eu le sommet, donc cela n’aurait pas eu autant de retentissements médiatiques... Je dis souvent que la manière compte plus que le résultat : faire un 8000 c’est bien, dire de la façon dont il a été fait, c’est mieux… Avec oxygène, sans oxygène, avec ou sans sherpas, sommet central ou sommet principal ?(comme au Shishanpangma où beaucoup revendiquent ce 8000 alors qu’ils s’arrêtent au central, car tout le monde fait comme ça…). Beaucoup mentent par omission, surtout chez les amateurs, ce n’est pas pardonnable, ça l’est encore moins d’une pointure.

La dépression dont Ueli a parlé à son retour de l’Annapurna ne serait-elle pas un début d’aveu de culpabilité ? Il paraît vraiment étonnant en effet de tomber dans une petite dépression alors que l’on vient de réaliser un des exploits les plus retentissants en himalayisme de ce début de siècle. Simple supposition… Tout comme le fait que l’on peut s’étonner de revenir une 3ème fois sur ce sommet en 5 ans alors que la 1ère fois fut officiellement la bonne. Pourquoi ? …

 

En se mettant à la place d’un Graziani ou d’un Benoist, dont l’exploit a quelque part été un peu rabaissé même s’il fut toutefois très médiatisé, il y aurait franchement de quoi être dégoûté si l’exploit de Steck était entaché de mensonges, s’il n’avait pas fait le sommet … il en va de même pour d’excellents alpinistes et beaucoup beaucoup moins médiatisés, même si leur terrain de jeu se limite aux alpes (je pense à Dani Arnold par exemple, capable de rivaliser avec Steck dans des ascensions rapides du Cervin ou de l’Eiger).

Dommage que les langues se délient si tard, je ne comprenais pas que personne n’ose remettre la parole du grand Ueli, alors que c’était le cas en coulisses. Catherine Destivelle avait de gros doutes déjà lors de la remise des piolets d’Or, notamment pour l’histoire de la perte de la moufle …
Dommage que cela soit remis en cause plusieurs années après, le mal est fait, la gloire est acquise, la couverture , dommage pour les autres. Je pourrais relater cette anecdote d’un himalayiste que je connais et qui devait se faire sponsoriser modestement en nature par Nestlé. La responsable de la communication avait finalement annulé, avec pour excuse « désolé, on a tout donné à Ueli ». Pour des barres, oui, juste pour quelques barres !

Un autre problème se pose à ce genre de mensonges : c’est qu’ils poussent les alpinistes à tenter des choses similaires, se mettant alors en grand danger. Ce fut le cas au Lhotse dans les années qui ont suivi la pseudo ascension de Cesen. Nul doute que cela a du pousser, aider la cordée française quelques jours plus tard, mais cela les a mené pas loin de la correctionnelle non plus.

Pierre Beghin, grand himalayiste de l’époque, avait pris ouvertement (à tort) la défense de Cesen, pour les mêmes raisons qui poussent naturellement à prendre position en faveur de Ueli Steck : on doit faire confiance, on ne peut remettre en cause sans preuves une ascension, même complètement hors-norme.

A la différence près qu’à cette époque il n’y avait pas (encore) eu d’enquête aussi détaillée que celle qu’a faite Popier (des dizaines de pages bien détaillées), et aussi édifiante.

Et vous, qu’en pensez-vous ? On en débat ?

 

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