Un rêve réalisé au Broad Peak (8047m)


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Le majestueux Broad Peak : sommet Nord à gauche, sommet central puis principal à droite

Introduction, la genèse :

Est-ce bien raisonnable ? Plus de 10 ans que je n'ai pas gravi un sommet de cette ampleur (un 8000m sans oxygène ni porteurs d'altitude), et j'étais en équipe. Et même si le bonhomme a encore la caisse, ça n'est plus celle d'il y a 15 ans, quand je faisais du triathlon. Depuis, je ne cours plus.

Mais voilà, une crise de la quarantaine passée par là, l'envie de se prouver qu'on est encore capable de faire de belles choses, et l'envie, maintes fois chassée mais qui revient, lancinante, obsédante, le rêve de faire quelque chose de différent : en gravir un en solitaire.

Au Manaslu, j'étais monté un jour seul au camp 3 pour faire un état des lieux du matériel après une tempête, tout comme au Dhaulagiri en 2013, entre camp 2 et camp 3, avant une nuit de tempête mémorable et la frustration de ne même pas pouvoir tenter le sommet (vents tempétueux en permanence pendant 15 jours). Etre seul m'avait fait ressentir des sensations particulières.


Le projet prend forme pour 2020, l'idée étant d'y aller après une autre expédition au Népal au préalable, pour être bien acclimaté. Le covid passe par là, on me refuse le visa en 2020 puis 2021.

Fin 2021, après avoir organisé quelques voyages en emmenant des débutants ou des gens pour qui c'était la 1ère expérience en Himalaya, je suis un peu blasé, lassé, et j'ai envie de grimper pour moi en réalisant un autre rêve : me trouver seul sur un sommet en hiver. Ce sera chose faite le 1er Décembre au Mera Peak, un sommet certes facile de 6400m, mais que je gravis d'une traite depuis le dernier village, seul. Un immense plaisir.

Dès lors je me dis que partir "seul" (même si je sais bien que je ne serai pas seul sur la montagne) au Broad Peak n'est pas si déconnant, et ma satisfaction serait énorme. Comme toujours, je préfère un objectif trop ambitieux non réalisé qu'un objectif trop facile réalisé. Fin Avril 2022 la décision est prise tardivement, Feu !


Broad Peak et Gasherbrum 4 à droite
Broad Peak et Gasherbrum 4 à droite

L'expédition :


Après un trek effectué sous des conditions caniculaires alors que la montagne est en conditions excellentes, j'arrive le 6 Juillet 2-3 semaines après tout le monde, la montagne a complètement séché et n'est plus en bonnes conditions, et il pleut juste au moment où j'atteins le camp de base : bravo Arnaud pour le timing ! Est-ce que je ne vais pas tout simplement me prendre une grosse claque ?

Avant que le mauvais temps s'installe réellement, je n'ai pas une minute à perdre, aussi je prépare mon sac le lendemain et pars de nuit directement pour le camp 2 (1400m de dénivelé). C'est raide, en glace et dangereux. Arrivé au camp 2 (où je dépose ma tente, mon matelas, mon réchaud, du gaz, de la nourriture, un bâton, etc.), je fais part par talkie à Emilie de mon inquiétude. Je ne sais pas si je ne vais pas tout simplement arrêter là : la montagne est beaucoup trop dangereuse dans ces conditions. Déjà 2 morts et quelques blessés par chutes de pierres. A ma grande surprise Emilie me remotive. Dès lors je me dis qu'il me suffit de dormir au camp 3, redescendre au camp de base et de ne remonter que pour faire le sommet. Très juste au niveau acclimatation mais cela m'évite de m'exposer lors d'une autre rotation. L'ascension s'est jouée ici en fait : dans cette stratégie intelligente et ce reboost d'Emilie. De plus en effectuant ce dépôt au camp 2 suivi d'une nuit au camp 3, en 4 jours j'ai refait mon retard sur des équipes arrivées il y a 2 semaines ! Je suis requinqué !


L'itinéraire du Broad Peak suit l'éperon au milieu, puis le col, puis les 2 arêtes qui se suivent à droite
L'itinéraire du Broad Peak suit l'éperon au milieu, puis le col, puis les 2 arêtes qui se suivent à droite

Une grosse semaine un peu pluvieuse et nuageuse passe, et c'est le moment de viser le sommet. Un créneau de 2,3 jours se dessine, chacun choisit son jour (le plus gros de la troupe le 1er, je serai le jour le plus calme niveau fréquentation mais le moins favorable).

Benjamin Védrines (avec qui je partage administrativement le permis) et qui vise le record d'ascension du Broad Peak me propose d'utiliser sa tente positionnée entre le camp 2 et le camp 3 et me prête duvet et piolet ; en échange je lui ferai un petit ravitaillement de nuit pendant sa tentative et lui redescendrai tente, duvet, etc. Un bon deal surtout qu'on m'a volé ma tente !!! Benjamin, c'est une des personnes avec qui j'ai le plus aimé discuter, un gars simple, humble malgré son niveau, bourré de qualités. Encore merci l'ami, tu es exceptionnel à tout points de vue !


Pour ma 2ème montée au camp 2, je pars encore de nuit et suis en forme : je rattrape tous ceux partis plus tôt. Nuit au camp 2 bis dans la tente de Benjamin où je prépare l'eau pour son ravito puis reste sur le qui-vive. Les italiens passent, puis Denis Urubko. Enfin Benjamin, tout sourire et en forme pour une pause ravito et un changement de tenue. J'espère de tout coeur qu'il va réussir son pari et celui de décoller en parapente (ce sera chose faite quelques heures plus tard). Je me rendors puis monte au camp 3 où j'envisage de dormir tout l'après-midi et début de soirée pour partir vers 2h du matin. Seulement le gros de la troupe redescend du sommet, et entre ceux qui ont réussi et les autres, ça papote, ça s'appelle, ça fait du bruit, c'est impossible de dormir !! Et puis j'apprends que quelqu'un est tombé dans l'après-midi sur l'arête. Des rumeurs courent sur d'autres accidents, c'est assez confus.

Dès lors je me dis que tenter un sommet sans avoir dormi n'est que pure folie. Les expéditions commerciales encore présentes partent dès 19h30, je ne dors toujours pas. 22h je me dis que ça ne sert à rien de rester là si ce n'est pour ne pas dormir, je me lève et pars .. pour le sommet.


La montée au col à 7800m est longue, très longue, malgré mon impression de bien avancer. Je rattrape des alpinistes avec sherpas et oxygène et suis bientôt "seul". Seules 200m plus haut 3,4 frontales sont au-dessus de moi. Il fait froid. La veille, une militaire anglaise a fait demi-tour à cause de la peur des gelures. Mes pieds deviennent glacés puis insensibles, je sais ce que je risque mais continue, aller au col déjà, ensuite on avise. Ce qui m'inquiète le plus ce sont les orages au loin sur toute la chaîne. C'est beau ! Mais inquiétant. Tout à coup je croise Saulnius, assis, le lituanien bien sympa parti ... la veille, soit il y a plus de 24 heures ! Qu'est-ce que tu fous là ? Il est crevé mais ça va, il redescend, je lui parle des orages, il me dit "t'inquiètes, c'était comme ça la nuit dernière !". Scènes hallucinantes de la vie à 8000m, où l'on n'est plus totalement soi. Je continue.

Arrivé au col à l'aube, bien fatigué et conscient de mon gros manque de sommeil (au total, je passerai 40 heures sans dormir...!), je suis sceptique sur mes chances. J'appelle par talkie Emilie et lui dit "je ne sais pas si je vais au sommet", mais elle comprend "je ne sais pas si j'ai fait le sommet", ce qui sera source d'incompréhensions et d'inquiétudes pour elle : elle croit que je suis en train de délirer, je n'en sais alors rien.

Au col, le vent souffle, et les nuages passent sur la crête, tout le côté chinois est entièrement sous les nuages, ça n'augure rien de bon. Mais l'itinéraire se dévoile et m'attire. Je commence à traverser sous l'arête et rejoins une partie mixte en III+ très intéressante, puis l'arête de neige. J'hésite à faire une petite sieste car ce sera court mais pose finalement thermos et gels dans la neige pour le retour, conformément à mon plan et continue, heureux d'être là. Me voilà au pied du rocky summit, et un parcours souvent vu en photo. Le vent s'est calmé, les nuages sont stoppés par l'arête c'est vraiment marquant et impressionnant, toute la Chine est sous les nuages ! Mer de nuages à 7800m. La goulotte de droite du rocky summit m'attire comme un aimant, il faut que j'y aille.

Arrivé en haut, je suis dans un état beaucoup plus confiant, apaisé, je profite de l'instant. Je suis vraiment serein sur ma gestion de la fatigue et de l'effort, et de la suite, je me sens bien. Puis les bosses se suivent sur l'arête, j'arrive sur celle qui marque le début de la longue traversée jusqu'au sommet principal. C'est facile mais expo, il ne faut pas glisser. Au final ça ne me parait pas si long, je profite de la vue, je jubile car je suis en route pour le sommet, naturellement. Et puis je croise les frontales qui étaient au-dessus de moi cette nuit et redescendent, c'est une expé commerciale (2 clients, 3-4 sherpas) puis un espagnol avec son porteur d'altitude pakistanais, ils me prennent en photo et je leur demande ce qu'il y a comme élément caractéristique au sommet : "rien, à part un sac en toile !". Je suis les traces et arrive au pied de la petite pente finale où il faut virer à 90 degrés. Je vais atteindre le sommet et je suis encore en état, l'émotion est forte.


Proche du sommet du Broad Peak Principal, 8047m
Proche du sommet du Broad Peak Principal, 8047m

Le sommet :


Dans 10 minutes je serai au sommet, il est là, juste devant moi. C'est le meilleur moment d'une ascension, celui où tu sais que tu vas le faire. Une immense joie m'envahit, je pleure tout en marchant, ça y est je l'ai fait, putain ! Et le moment dont j'ai rêvé pendant des mois va devenir réalité, celui de l'appel à Emilie par talkie pour lui dire que je suis au sommet. Rien que d'y repenser me fait venir les larmes aux yeux... Savourer, regarder toute la chaîne du Karakorum (même si les nuages sont bien présents ce jour et me limitent la vue), appuyer sur le bouton, "Arnaud pour Emilie" "Oui, t'es où tu redescends !?". Ravaler sa salive, ne pas pleurer, prendre une grande inspiration : "Je suis au sommet, c'est trop beau, je suis fatigué mais ça va, je compte faire une petite sieste plus loin et ça ira, je suis trop content". Je ressens son émotion et son soulagement d'avoir de mes nouvelles. Il est 10h, je suis seul au sommet, le suivant doit être à une heure, c'est le bonheur. Il est tôt le matin : no stress. Je rejoins mon thermos au début de l'arête, prend un gel, m'offre un repos de 10-15min puis je repars au moment où je sens que je vais somnoler. Descente jusqu'au col sans encombres, le plus dur est fait, la suite n'est que marche jusqu'au camp 3 où je m'arrête une demie-heure (après avoir envisagé d'y dormir sans tente) avant de repartir au camp 2bis pour y dormir plus confortablement. Je croise néanmoins sur la gauche de l'itinéraire ce qui semble être un sac, je ne comprends pas ce que ça fait là et ne fais pas le lien avec le corps tombé la veille. Nuit réparatrice et lever à 5h pour démonter la tente, faire le sac et redescendre avant midi pour éviter le plus possible les chutes de pierres. Entre camp 1 et camp de base, une corde fixe a cédé, je m'y attendais car elle frottait sur un rocher tranchant mais manque de bol elle protégeait le passage rocheux le plus dangereux. Je descends face au vide la peur au ventre, posant les pieds délicatement sur des petits bouts de pierre figés dans la glace. Mon sac est lourd, je suis crevé et complètement déshydraté car j'ai fait le choix de partir gourde vide pour limiter le poids à la descente et je porte ma combinaison en duvet : je transpire à grosses gouttes en plein soleil. Plus bas, dans une section en piteux état (glace et pierres), je vois quelques gravillons passer sur ma gauche, je m'arrête juste avant un mini-surplomb quelques minutes car je crains que ce ne soit le signal d'une chute de pierres éminente. Bingo, de grosses pierres passent sur ce qui aurait du être mon trajet. Tout se calme et je continue, ne rêvant que d'une chose, de l'eau, et la présence d'Emilie au pied de la montagne, marquant la fin du calvaire et du stress de la descente.


Enfin, la voilà, la délivrance, le pied de cette pente en glace et neige, vivant, je suis vivant !!!

J'appelle Emilie, "où tu es?" "tu es déjà en bas? je te préparais un gâteau !". Déception immense, elle est à 1h d'ici ! Je m'assois, en nage et me déshabille, mangeant de la neige. Thomas, un autrichien qui a fait le sommet la veille avec son porteur et son guide, arrivent pour récupérer un sac laissé au pied. Ils ont de l'eau et m'offrent leur bouteille, je bois tout d'une traite après leur accord ! Puis il récupère une vieille bouteille de coca abandonnée sous un rocher, au quart pleine, pour la vider et la remplir d'eau, j'hurle : "Nooonn !" Et je bois tout ce qui reste. Aucune bulle, je ne sais pas depuis combien c'est là mais j'avais tellement soif que j'aurais pu boire n'importe quoi. Au loin sur la moraine j'aperçois deux silhouettes, sûrement Ali, mon cuistot, et Emilie. 20 minutes passent encore et voilà Ali qui arrive, il se prosterne et remercie son dieu que je sois vivant. Sa joie me touche, je sais qu'il s'est beaucoup inquiété. Il a des victuailles et une grande bouteille de coca ! Je me jette dessus. Et puis voilà Emilie, celle qui a partagé avec moi ce voyage au Pakistan, voyage que je n'aurais voulu partager avec personne d'autre... quel bonheur. Ce sont ces instants de joie immense qui resteront, quand je repenserai au fil de ma vie.

Direction maintenant le camp de base pour un bon gueuleton et une douche ! Douche froide car j'y apprends la mort d'un militaire anglais, avec qui j'avais joué aux cartes. C'était donc lui le "sac" que j'avais croisé sous l'arête entre col et camp 3. Je pleure cette fois-ci de tristesse, la joie du sommet a disparu. J'aimais tellement cette équipe anglaise. Le lendemain Richard et Matthew (qui sont au K2 tout proche et avec qui nous avions sympathisé) passent nous voir au camp de base pour prendre le thé. Deux jours plus tard ils mourront sur les pentes du K2. En haut, sur les pentes du Broad Peak, un roumain lutte pour sa survie. Il a bivouaqué au col, il délire. Je l'avais croisé sous le col lorsque je redescendais, je ne comprenais pas qu'il monte si tard... Un polonais sera victime aussi d'un oedème quelques jours plus tard. Triste réalité de ces ascensions à 8000m qui ne pardonnent pas l'erreur.

Ils redescendront miraculeusement indemnes grâce à l'aide des alpinistes encore présents sur la montagne. Cela donne lieu à une polémique au camp de base sur les risques que prennent certains, et entraînent une prise de risques énormes pour d'autres afin de les secourir. Luc, le canadien est évacué : tous ses doigts ont gelé. Du côté de mes pieds, j'ai une gelure au gros orteil, noir, encore.. mais ça ne me parait pas trop grave, même si le retour en trek sera bien douloureux. Deux autres évacuations ont lieu, des espagnols, soupçon d'oedème pulmonaire.

Au final j'ai connu la joie de mon 1er 8000 alors que ce n'était pas la foule (seulement 2 autres personnes tentaient le sommet le jour de notre ascension), j'ai eu la chance d'en gravir un 2ème alors que nous étions la seule équipe sur la montagne, et je connais désormais la joie de gravir un 8000 en solitaire. Mais surtout l'expérience aidant, je ne me suis jamais senti en danger le jour du sommet, j'étais serein et j'ai pris mon pied entre le col à 7800m et le sommet, ça, c'était nouveau: une sensation vraiment magique.

Alors oui j'étais loin d'être seul sur la montagne, y compris le jour où j'ai atteint le sommet, et ce n'était pas une expédition en style alpin: je me suis aidé des cordes fixes en place et du travail des autres et j'ai effectué un dépôt au camp 2. Mais ça reste une belle victoire et une expédition qui marquera ma mémoire.

L'an prochain je prévois de retourner au Pakistan (j'y ai laissé des affaires) : Gasherbrum 2 en équipe ? K2 ? Avis aux amateurs/trices !



Trek retour sur fond de Leila Peak
Trek retour sur fond de Leila Peak





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