Où va l'alpinisme ?

2 Nov 2019

Photo Alberto Restifo

 

Avant, on avait des rêves de voies, des projets, qu'on étudiait longuement avant de s'y engager. On prenait des renseignements auprès de ceux qui avaient déjà gravi la voie convoitée, on guettait les bonnes conditions pour y aller, quitte à faire plusieurs aller-retours au pied pour "voir", pour rien. Une ascension, avant d'être une réalisation, était un projet. Je n'ai pas connu cette époque. Actuellement, tout est plus facile. On peut trouver des descriptifs de voies dans plusieurs topos (plus ou moins à jour en tenant compte du changement climatique), sur internet, des sites spécialisés permettent même de rentrer ses sorties et de voir qui a fait quoi, et quand, permettant de savoir ce qui est en conditions de ce qui ne l'est pas (bien qu'il y ait moins d'infos sur les mauvaises conditions d'une voie, il est toujours plus facile et valorisant de se pavaner d'une réussite que d'un échec, si l'on peut parler d'échec pour un but que l'on se prend).
Avant, on raisonnait cordée avant de raisonner ascension. Une cordée construisait des projets ensemble, évoluait ensemble. On disait "on fait quoi?" plutôt que "je veux faire ça, et avec qui ?". Mais ça, c'était avant. Maintenant on veut faire telle voie, et on essaye de trouver quelqu'un avec qui la faire, la notion de cordée est éphémère. Pourtant, quel plaisir et quelle sérénité d'évoluer avec quelqu'un que l'on connait bien, avec qui on a gravi les plus belles des voies. Pas forcément les plus dures, mais les plus belles car il y avait osmose, partage, et notion d'évolution, de projet. La cerise sur le gâteau lorsque l'on a gravi des voies de moindre importance avant cette belle course.
A titre personnel, on m'a plusieurs fois demandé d'aller faire la traversée de la Meije. A chaque fois, j'ai répondu par l'affirmative, à la seule condition que cela se fasse dans le cadre d'un ensemble de voies de difficulté progressive effectuées ensemble pendant la saison, avant d'effectuer cette belle traversée. Pour se rôder, se sécuriser, pour apprécier pleinement cette longue journée, et parce que cela rentrerait dans le cadre d'un projet. Ca ne s'est pas fait. Non, il fallait y aller directement. A vouloir rester dans cette optique, une partie de la Meije s'est écroûlée et j'ai peut-être raté l'occasion de faire ce petit bijou d'alpinisme des Ecrins. Pas si grave, c'est de cette façon que je voulais la vivre. Et je prends beaucoup plus de plaisir à aller faire une ascension avec quelqu'un que je connais, avec qui j'ai déjà grimpé.
Maintenant, nous sommes dans une société de consommation. Tout le monde s'en plaint mais la plupart des gens ont transposé cela en montagne, dans les loisirs. Sur internet, c'est flagrant : on trouve des annonces anonymes de recherche de compagnon pour faire telle ou telle voie. Celle-ci compte plus que la personne avec qui on la fait. En club, cela apparait aussi. On choisit sur étagère ce que l'on va faire le week-end qui arrive. La semaine suivante, on change de compagnon. En faisant une voie on donne envie aux autres de la faire. "Tu veux pas la refaire ?" "Non, je l'ai déjà faite. Mais on peut aller ailleurs si tu veux". Non, il faut cocher cette voie, celle que tout le monde a faite le mois dernier. Parce que tout le monde l'a publié sur son mur, sur internet. Et le mois ou l'an prochain ce sera autre chose, une autre voie sera à la mode.

On va en montagne comme on va au ciné. Il faut quelque chose de beau, à côté de la maison, et qui dure pas trop longtemps (même si cet aspect à côté de la maison a des avantages sur le plan écologique). D'où le succès de certaines voies (je pense à Casserousse l'hiver), bondées le week-end.
Pourtant, quel plaisir d'être seuls sur une montagne, avoir trouvé la voie où personne ne va, où personne n'a donné d'informations sur les conditions, être le premier à y avoir pensé... Alors oui c'est du travail, beaucoup de travail, à réfléchir aux conditions, à tenter de définir à distance si une montagne est grimpable ou non. Et tout recommencer deux jours après, suite à une nouvelle chute de neige ou une hausse des températures. Mais quel plaisir lorsque cela fonctionne. Avoir vu juste. Et tant pis si on a échoué, la prochaine fois sera la bonne.
Cet hiver je suis allé grimper une cascade de glace que l'on estimait en conditions. Pas loin, une cascade était grimpée quasi quotidiennement, la trace était marquée. Sur cette cascade, rien, une lunule trouvée sous la neige indiquait la présence d'une cordée cet hiver. Après avoir rentré ma sortie sur internet, il y eut 4 cordées le lendemain, 8 le surlendemain pendant le week-end. Il y avait pourtant d'autres voies pas loin, même altitude, même orientation, sûrement mêmes conditions, et d'autres pour lesquelles il suffisait d'aller voir. Mais non, trop risqué l'aléatoire, trop risqué de rentrer bredouille et d'être la risée de la communauté pour ce but. Mais qui ne tente rien...
En expédition c'est pareil, je le vois en étudiant les statistiques. La règle des 80/20 est en train de s'appliquer : 80% des ascensions sur les mêmes sommets (Everest, Island Peak, pour le Népal, Aconcagua et Lénine pour le reste du monde...) et de moins en moins de sommets différents. L'alpiniste français critique souvent l'attrait qu'exerce le Mont Blanc et sa voie normale sur les néophytes mais il agit de même dans sa pratique. Alpinistes, reprenez le contrôle, réapproprions-nous les montagnes !

Parlons justement maintenant des expéditions. Cela faisait partie de l'évolution d'une pratique. Effectuer de petites ascensions, de plus en plus grandes, puis de plus en plus loin ... Une expédition était vécue aussi parfois comme un aboutissement. Le milieu des himalayistes était déjà un petit milieu, il le devient de plus en plus. Je suis surpris de voir qu'en proposant d'organiser une expé et en ouvrant les portes, ce que je vois comme une chance pour des alpinistes, cela ne suscite pas l'enthousiasme auquel je m'attendais. Passer x semaines à l'autre bout du monde pour tenter un sommet ne fait plus rêver. Trop loin, trop cher, mais surtout trop dur et trop long. Trop incertain aussi ("ah, seulement 20% de réussite donc c'est pas sûr qu'on fasse le sommet ?" "bah non". C'est déjà le cas sur certaines montagnes mais c'est en train de se généraliser.
La majeure partie des personnes intéressées par une expédition le sont pour cocher un sommet, et dans ce cas une expédition amateur, sans guides, sans sherpas, à prix coûtant, est moins intéressant que de prendre part à une expédition commerciale, (beaucoup) plus chère, mais qui a en théorie plus de chances de faire le sommet. "By fair means" ne compte pas, ça n'intéresse pas grand monde. Je dis pourtant souvent, "ne me dis pas quelle ascension tu as faite mais plutôt comment tu l'as faite". Au printemps 2010, nous étions seuls 2 semaines au Manaslu. A l'automne 2012, 220 personnes au camp de base. A l'automne 2019, il y a plus de 260 personnes dont notamment beaucoup, beaucoup de sherpas et de clients oxygénés. Ca m'écoeure et me désole, les touristes de l'Everest sont en train de coloniser tous les autres 8000.
Et je ne parle même pas d'ouverture ! Il y a pourtant pas mal d'endroits où il y a des possibilités importantes d'ouverture et d'exploration.

Alors ce texte sous ses aspects de "c'était mieux avant" fait vieux grincheux. Mais c'est surtout un appel à une prise de conscience de chacun sur sa pratique, à penser cordée, projet, progression, autonomie, et oser aller voir ailleurs, plutôt que suivre la foule.
Vivre la montagne avant tout plutôt que la consommer.

 

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